Arca – Mutant

La voix hors d’elle-même c’est la voix qui n’est pas forcément là où on l’attend dans la musique. Elle s’émancipe de l’intelligibilité, de la parole compréhensible, du chant reconnaissable. 

La musique expérimentale a fait évoluer la musique tonale en continuant à s’intéresser aux hauteurs, notes, rythmes, mais en mettant l’accent sur les timbres, matières. Elle est guidée par les outils qui l’aident à émettre les sons : fréquences, enveloppes (attaque, chute, entretien, extinction). Elle permet aussi à l’emetteur·ice de sculpter au plus près les sons, d’atteindre de hauts niveaux de précision dans les techniques employées. Le découpage, le séquençage, le traitement, la spatialisation, permettent à l’émetteur·ice de transfigurer, de s’approprier, de faire corps avec les structures sonores.

La voix peut être ciselée et se fondre dans la diversité des sources musicales, comme dans « Extent » de Arca. Le titre parle de lui même : ici, l’outil musical est une extension de soi qui permet de sortir de soi-même, ou plutôt d’aller au-delà de soi-même. Accompagnée / imitée par la synthèse, la voix devient une matière timbrée au même titre qu’une corde amplifiée. Ce fragment de 2 minutes, qui semble vouloir organiser une forme d’élévation, finit par retomber, s’épuiser. Le cri étiré synthétiquement se mêle à la corde traitée. La corde est frottée de manière lente créant des fréquences et une résonance médiums, et peut simultanément évoquer le timbre de la voix. Alors, le sujet se confond à la matière, des intonations se dissolvent dans un son harmonique qui s’étend. Le sujet et la corde forme une même entité. Le sujet semble se dissoudre, sans vouloir explicitement communiquer quelque chose. Cette tension entre la présence-absence du matériau vocal contribue à la création d’un contenu émotionnel. 

« Extent » fait partie de l’album Mutant, sorti sur Mute en 2016, où en son sein, la présence, qu’elle soit humaine ou animale, authentique ou fictive, humaine ou transhumaine, où se confrontent des matières industrielles et des tonalités stridentes, des états et des humeurs, la voix de Arca ne chante jamais vraiment, elle s’exprime dans les interstices à sa disposition. Elle pousse des cris, des intonations. Elle prolonge le matériau ou participe à contenir/relâcher la tension sonique. Elle est transfigurée par un être fictif. Le sujet est là mais est-il réel, ou se dissimule-t-il dans le timbre ? La sensibilité expérimentale travaille cela : le sujet – et à terme ce qui peut faire signature – lorgne dans le matériau, dans les timbres et se conjugue au contenu sonore. La sensibilité expérimentale ne signifie pas, elle s’incarne, se métamorphose dans la matière même, prise dans le filtre de la technologie, dans les pores rigides ou liquides du Monde ; substance vibratoire, spatio-temporelle.

Dans Mutant la voix lorgne donc, se confond au matériau, apparait subrepticement. Dans son album éponyme Arca, Alejandra Ghersi fait remonter sa voix à la surface et fait sortir son oeuvre d’une forme d’anonymat. Ici, la subjectivité pop se déploie au sein d’une architecture sonore fouillée, hybridant cordes, piano, chant et sons synthétiques, y est de façon plus évidente, travaille une forme de lyrisme.

En créant un corps élastique, un support sonore Queer où la subjectivité trans prend forme, Arca fait de la résonance du matériau instrumental une résonance en empathie, humaine et intérieure. L’ébranlement des matériaux accompagne des plaintes, des mutations internes et les impulsions vocalisées sont prises dans des mécaniques industrielles. Ce faisant, ces hybridations musicales défient la binarité de genre au même titre que l’opposition espace intérieur / espace extérieur qui ne veulent plus dire grand chose, car la voie trans, pour ne pas dire la voix, voyage, ne se fixe pas, n’est jamais là où on l’attend.